Ce billet vient en écho à un espèce de crétin des Alpes Bavaroises[1], le genre de type prêt à embaucher un handicapé pour toucher des subventions, selon son propre aveu. Mais ce n'est pas là ce qui motive mon ire. Non, ce qui me m'attire au clavier, c'est de voir que ce bon apôtre fait partie de la fine équipe de ceux qui affirment qu'il faut contrôler les chômeurs, tous ces salauds de profiteurs de (même pas assez) pauvres assistés qui tirent la France-qui-Gagne vers le bas et en fait la France-qui-stagne, pouah, salauds de chômeurs !

Alors je vais rappeler quelques petites vérités, quelques petites évidences que l'on oublie souvent. Oh, de ces idées, aucune ou presque n'est de moi, et je n'en revendique nulle paternité. Ce qui n'empêche, à mon sens, qu'on ne les entend pas assez souvent.

Faut-il contrôler les chômeurs ?

La mode MEDEFienne est à représenter le chômeur sous les traits maintenant archétypiques (à force d'insister...) d'un feignant, cossard, incapable et alcoolique (pourquoi pas?) qui vit paresseusement[2] aux crochets de la Société et passe ses journées au bistrot à claquer au Rapido les sommes considérables dont le gave la trop gentille ASSEDIC. Pour mettre fin à ce scandale, il faut remettre cette feignasse au boulot, et plus vite que ça, et donc pour cela le contrôler, et lui couper les vivres, à ce branleur, si, comme on s'en doute, il fait la sieste au lieu de chercher du boulot.

Au-delà des apparences et du matraquage médiatique, cette image a-t-elle un quelconque fondement ?

On pourrait peut-être le penser dans une société de plein emploi où les entreprises peineraient à pourvoir des postes honnêtement rémunérés et offrant des conditions de travail satisfaisantes. Là, on se demanderait bien pourquoi le chômeur chôme, hors raison médicale.

Mais voilà, nous ne vivons pas dans une telle société. Nous n'y vivons plus depuis belle lurette, depuis la fin des trente glorieuses. La refonte des industries de notre pays a commencé il y a fort longtemps à jeter sur le pavé des centaines de milliers, puis des millions d'ouvriers, d'employés, puis de cadres. Et une fois la mutation industrielle achevée, la mutation néo-libérale s'est poursuivie, avec des entreprises qui, faisant chaque année des bénéfices de plus en plus colossaux (et offrant, en retour de la satisfaction des actionnaires, des salaires de plus en plus pharaoniques à leurs hauts dirigeants), licencient sans cesse de plus en plus de monde.

On arrive à de totales absurdités de gestion (j'en ai plusieurs exemples autour de moi[3]), dans de grosses sociétés de taille mondiale, qui font des bénéfices sans cesse croissants, et enchaînent tous les deux ans "plan social"[4] sur "plan social", on ne sort du dernier que pour entrer dans le prochain, supprimant de plus en plus de postes et de services entiers externalisés[5] ou délocalisés, et se retrouvant dans des conditions de sous-effectifs telles que certains services sont désormais peuplés de gens archi-over-surchargés qui doivent se démerder avec la charge de travail de 3 personnes et la perspective d'avenir de faire partie de la prochaine charrette une fois qu'ils seront arrivés à l'épuisement total. Comment peuvent-ils rester motivés dans de telles circonstances ?

Ceci dessine une société où la moitié de la population n'a pas de boulot, et l'autre moitié bosse comme quatre et n'a qu'une seule trouille : perdre son boulot...

C'est un peu, toutes proportions gardées, un traitement de type concentrationnaire de la force de travail, de la ressource humaine : Le salarié n'est plus un partenaire que l'entreprise considère sur la durée, celle de sa carrière, mais au contraire une denrée surabondante et de peu de valeur que l'on peut tailler et corvéer à merci, puis, usagée, jeter ou remplacer, mais toujours a minima. Donc, on se fout pas mal de son bien-être : pourquoi s'en préoccuperait-on ? C'est une juste mise en pratique de la théorie enseignée par l'Allemagne nazie dans ses camps d'extermination durant la seconde guerre mondiale.[6] Toutes proportions gardées disais-je : Ici et maintenant, on n'élimine plus les travailleurs "hors d'usage" : On se contente de les licencier. La mise à mort n'est plus physique, elle est seulement économique et sociale.

les entreprises ne se rendent pas compte qu'elle scient ainsi la branche sur laquelle elles sont assises, qu'elle compromettent ainsi, non seulement la motivation de leurs salariés, mais également l'expérience, la mémoire de l'entreprise, la créativité, le long terme. Enfin si, leurs dirigeants le savent sans doute, ils sont loin d'être cons à ce point, mais cela n'a plus vraiment d'importance. Car tout ceci ne se voit pas sur un tableau de résultats trimestriels, n'est-ce pas ? Et les tableaux mensuels et trimestriels sont devenus la seule chose qui compte. Le reporting au closing. Finalement, désormais, l'entreprise aussi est jetable[7]. Seul le pognon que les actionnaires se seront mis dans les fouilles au passage a vocation à une certaine perennité.

Mais une fois qu'on a dûment zombifié le salarié, que faire ?

Bien sûr, pour que tous ces salariés licenciés, mis à mort socialement mais pas physiquement, ne se transforment pas en une dangereuse masse organisée susceptible, en fin de compte, de se révolter et de faire péter le système, il faut un certain nombre de choses :

  • Les culpabiliser : leur faire penser que s'ils ont abouti au chômage, c'est nécessairement de leur faute (ils sont incompétents, feignants, pas assez formés, trop ceci, pas assez cela...) et en aucun cas la faute du système, qui lui est parfait.
  • Leur faire penser que s'ils ne retrouvent pas de travail, c'est là aussi de leur faute, pour des raisons analogues : C.V. mal fait, incompétence à l'entretien, incompétence à la recherche d'emploi, cravate nouée de travers, chaussures pas assez bien cirées, manque de formation, trop cher, pas assez d'expérience, pas assez flexible... En aucun cas la faute du système, qui lui est parfait.
  • Leur laisser un peu d'espoir que, s'ils se crèvent suffisamment le cul (stages bidon, évaluations bidon, réunions bidon, sessions de techniques de machinchouette bidon...), ils retrouveront à nouveau un emploi. Car après tout, il y a une justice immanente, en ce monde judéo-chrétien, non ? Travaille bien mon petit, et tu seras récompensé !
  • Bien contrôler le chômeur pour en remettre une couche et s'assurer qu'il se sent pleinement responsable de son état, et que les points précédents imprègnent bien son esprit.

En essayant continuellement, on finit par réussir.
Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.
- Proverbe Shadok

Donc, le système fait tous ses efforts pour créer dans la tête du chômeur l'équation :

  • Si je suis au chômage c'est de ma faute et je dois me défoncer pour en sortir, car si j'y reste, c'est de ma faute.

Mis dans une telle situation, le chômeur n'a qu'une obsession : remonter dans le train, et n'a aucune envie de se rebeller contre le système, encore moins de s'associer "entre chômeurs", puisque ce serait s'installer dans la durée de cet état, et que ça, le chômeur ne le veut surtout pas : il se rêve au travail après-demain matin, pas vice-président d'une assoce de chômeurs dans 6 mois...
Et puis, lui, il n'a rien à faire avec tous ces autres branleurs de chômeurs, m'enfin !

Il reste isolé. Donc inoffensif. Sous contrôle. Rien n'est moins dangereux pour le système qu'un individu isolé qui se sent responsable de sa propre "défaillance".

Un chômeur qui cherche du boulot en trouve-t-il ?

Rappelons une autre évidence : Sauf à créer sa propre entreprise, et tout le monde n'a pas vocation à être chef d'entreprise (comme je l'expliquais en partie dans ce billet), le chômeur ne crée pas son propre emploi, contrairement à ce que serinent les fantasmes néo-libéraux.

Ce qui veut dire que :

  • S'il y a 60 postes à pourvoir
  • Et 100 personnes susceptibles de les pourvoir
  • Alors il y aura 40 chômeurs

C'est aussi simple que ça, et les chiffres sont obstinés. Si la société indemnise les chômeurs pour leur permettre de survivre, elle devra indemniser 40 personnes.

Il y a 100 postes, un point c'est tout. Que Monsieur X se crève plus le cul que Monsieur Y (qui est dépressif) pour trouver du boulot, il y a 100 postes et pas un seul de plus, il y a 40 chômeurs et pas un seul de moins. Du point de vue de la société, le nombre de chômeurs ne changera pas du fait des efforts ou de l'absence d'efforts de X ou de Y pour trouver du boulot.

Il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien
que risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.
- Proverbe Shadok

Soit ce sont toujours les mêmes (flemmards) qui sont au chômedu, soit on fait tourner. Du point de vue de la société, le flemmard est le meilleur, parce qu'on va l'indemniser de moins en moins, jusqu'à ne plus l'indemniser du tout. Alors que le chômeur récent coûte beaucoup plus cher à indemniser. Moralité : Pour la pure rentabilité sociale cynique, mieux vaudrait que ça ne tourne pas trop, que ce soit toujours les mêmes qui restent sur le banc de touche, et qu'on finisse par ne plus rien leur donner après leur avoir bien démontré à quel point c'est de leur faute et qu'ils méritent d'être punis.

La peur du chômage fera travailler les autres davantage et pour moins cher, et les incitera moins à râler. Tout bénef.

S'il n'y pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème.
- Koân Shadok

Il n'y a pas 36 solutions pour résoudre un problème de ce genre. Il s'agit d'un problème collectif qui ne peut en aucun cas être résolu par un chômeur individuel.

On peut soit :

  • Créer davantage de travail en fabriquant encore davantage de choses inutiles (au mépris des ressources de la planète) et en créant désormais l'obligation légale de changer son téléphone portable tous les trois mois, son ordinateur tous les ans, et sa voiture tous les deux ans.[8]
  • Répartir le travail "qu'il y a vraiment" entre les travailleurs disponibles. Arrêter d'en avoir qui bossent comme quatre et d'autres qui chôment pour deux. Ré-par-tir. Donner des loisirs à chacun, du travail à tous.[9]

Ceux qui prétendent qu'une société comme la nôtre s'en sortira en faisant travailler les gens davantage et plus longtemps, et en reculant leur retraite, sont de vrais cons, de vrais menteurs ou de vrais salauds. Le cumul est possible.

C'était pas la peine d'inventer toutes ces usines, toute cette technologie productiviste, toute cette mécanisation, toute cette automatisation, toute cette informatisation et toute cette robotisation pour en arriver là, si ? [10] Bande de trous du cul.

Ceux qui prétendent qu'on puisse avoir une croissance tendant vers l'infini sur une planète dont les ressources[11] sont finies (et dont les ressources énergétiques fossiles seront majoritairement épuisées dans moins de 50 ans) sont les grands frères des premiers. On les appelle généralement des économistes.

Ugh.

Je dis des choses tellement intelligentes
que le plus souvent je ne comprends pas ce que je dis.
- Koân Shadok

Notes

[1] Je présente par avance mes excuses à tous les habitants de ces lointaines contrées, fussent-ils crétins ou non.

[2] Cocher les pléonasmes.

[3] Et tout le monde en connaît autour de soi, il n'y a pas besoin de chercher bien loin...

[4] Terme Novlangue qui signifie "Virer du monde". Pour virer du monde, on peut aussi parler de "Plan de Sauvegarde de l'Emploi".

[5] Pour faire riche, on peut aussi dire outsourcer, outsourcinge. Ca fait mieux. En pratique c'est pareil : ça veut dire, pour les gens qui accomplissent les tâches correspondantes, précarisés et sous-payés.

[6] Bon, puisque je sais qu'il y en a qui vont hurler, veuillez s'il-vous-plaît hurler dans cet espace.......................: [ ==> _ _ _ _ _ <==]. Merci.

[7] Et fusion-acquisitionnable.

[8] Mais avec quel pognon ? C'est une autre histoire...

[9] Cette dernière solution n'étant définitivement pas compatible avec l'économie néo-libérale capitaliste mondialisée, faut-il que je vous fasse un dessin ?

[10] Si "l'Homme des cavernes" travaillait 4 heures par jour, c'était la fin du monde. Le reste du temps, il se grattait les couilles, jouait aux échecs et montait sur madame...

[11] Et la capacité d'absorption des déchets...