On disait quoi déjà ? Ah oui, les blogs.

Le rapport entre blog et conjoint est par nature et d'évidence complexe, tant le blog relève en essence de la sphère très hautement privée, intérieure et personnelle de l'individu, sphère très-privée que la simple possession d'un con plus ou moins joint ne suffit pas à réduire à néant.

Même quand on vit en couple en parfaite harmonie[1], même quand on est ha-mou-reux comme un ouf', on conserve, heureusement, une sphère absolument personnelle, des pensées personnelles, des rêves, fantasmes, désirs, une vie intérieure qui échappent et échapperont toujours à notre con, aussi joint soit-il.
Et c'est heureux.
Car si ce n'était pas le cas, cela signifierait alors que le couple a basculé dans une fusion totale, fusion à laquelle les deux personnalités des individus qui composent le couple n'auraient pas survécu, ce qui placerait alors le couple en question du côté psychiatrique de la barrière.

Donc, à moins qu'on ne soit fou à lier, on conserve une individualité, une sphère personnelle archi-privée, avec, forcément, des choses dedans.

Et quoi de plus personnel, de plus intime, qu'un journal du même nom, ou qu'un blog par exemple ?

Un blog ! Oui, mais un blog, c'est très spécial, car c'est à la fois intime et public. Une espèce d'ornithorynque de la sphère privée, en quelque sorte.

Dans un blog, je peux révéler au vaste monde des foules en délire mes pensées les plus privées, mes désirs les plus intimes, mes activités les moins ragoûtantes[2], mais tout cela, je le fais sous le couvert de l'anonymat, du pseudonyme. Je puis donc tout me permettre. Ou presque ? Non, carrément tout, si je le souhaite, si je l'ose.

Si j'ai des proches, des très proches, un conjoint, un hamster, il est normal que, d'un certain côté, je désire partager cela avec eux. Oui, mais plus ou moins. C'est-à-dire en partie...

Parce que voilà, vis-à-vis de mes proches, de mes très proches, justement, je suis tout sauf anonyme. Je suis la personne de chair et de sang qu'ils cotoient chaque jour.
Sur un blog, la foule anonyme de mes quatre lecteurs n'est liée à l'auteur par aucun rapport émotionnel fort, en dehors du rapport susceptible de se tisser à travers le blog lui-même, justement. Les lecteurs de mon blog peuvent avaler n'importe quoi de ce que je dis, écris, pense, pète ou chie. Ou s'ils ne peuvent pas, ça s'arrêtera à un "Beurk !" écoeuré, un qui tourne la page, un lecteur de moins, et après ? On se consolera.

Mais mon con plus ou moins joint, là, c'est très différent !

Ai-je vraiment envie qu'il ou elle "sache tout de moi" ? Ai-je vraiment envie qu'il ou elle lise ce que je n'écris que parce que je suis anonyme ? Pourrai-je soutenir son regard sur moi une fois qu'il ou elle aura lu tel ou tel de mes écrits ?
Des questions que, sûrement, beaucoup doivent se poser.

Et, au-delà de la question égoïste, celle qui me concerne, qui concerne mon image, il y a la question du conjoint lui/elle-même : Pourra-t-il supporter, encaisser, la lecture de ce que j'écrirai ? Pourra-t-il se sentir trahi, blessé ? Pourra-t-il supporter mes autre désirs, mes vies rêvées, mes vies vécues, mes passés, mes ailleurs et mes autres présents ?

Là, la question n'est plus seulement épineuse, elle devient carrément explosive :-}

Il doit y avoir à peu près autant de manières de résoudre ce problème, que de blogueurs ou de blogueuses.

Chez certains ou certaines que je fréquente régulièrement, la présence de leur conjoint sur leur blog est patente. Même si celui/celle-ci commente peu ou rarement, on perçoit qu'il ou elle est présent au moins en tant que lecteur, ou que lecteur potentiel. La menace plane, en quelque sorte. Le commentaire un peu "déplacé" se fait vite rappeler à l'ordre, ou passer carrément au fil de la sçanssure fââchîisteuh au motif de "s'il lit ça, y va faire drôlement la gueule..."
A partir de là, on sait aussi que le blogueur ou la blogueuse concerné(e) ne dispose plus réellement, entièrement de son blog comme d'un espace de totale liberté, comme d'un espace totalement personnel, mais comme d'un espace qui ressort de l'espace du couple, et où ne peuvent et ne doivent donc survenir que des événements couplitiquement corrects.
L'expression du blogueur se heurte donc à son auto-censure, et c'en est fini de l'espace de totale liberté, puisqu'on ne peut plus y dire que ce que l'on pourrait également dire ailleurs. Damned !

D'autres blogueurs et gueuses ont réglé le problème en ne révélant pas à leur conjoint l'existence de leur blog. Oui mais voilà, ça tourne vite à la double-vie, ça, compte tenu de l'importance que prend très vite un blog dans la vie d'un blogueur ! Un blog, sur la durée, c'est encore plus difficile à cacher qu'une maîtresse ou un psychanalyste !

D'autres encore semblent avoir de plus en plus recours à la schizophrénie bloguique, c'est-à-dire qu'ils multiplient les blogs, du genre :

  1. Un blog lisible par les collègues de bureau avec dessus mes recettes de cuisine
  2. Un blog lisible par mon conjoint et mes amis, avec dessus les photos de mes gosses, de mes vacances à Palavas, et la narration du concert de Johnny plus quelques vagues considérations littéraires, politiques ou associatives
  3. Un blog secret où je raconte que j'adore sucer des bites énormes, bouffer mes crottes de nez et m'enfoncer dans le cul des concombres géants. Et plus si affinités.

Certes, la stratégie blogo-schizophrène présente quelques avantages, notamment d'éviter d'avoir à cacher qu'on blogue, mais il faut vouloir s'installer dans le mensonge, en quelque sorte, et on a sans doute d'autre part assez souvent le problème de la tentation de faire passer tel ou tel visiteur d'une "sphère" à une autre...

Quoi qu'il en soit, les "blogs secrets" sont à l'origine d'un nouveau sport blogosphérique : Trouver le blog secret à machine, vous savez, celui où cette dame très bien reçue chez la sous-préfète raconte qu'elle adore se faire pisser dessus par des inconnus dans des ruelles obscures...

Swâmi Petaramesh, de son côté, a résolu la question d'une manière inattendue : A partir du moment où il a blogué, et a informé Mâ Anandaramesh de l'existence et de l'URL de son blog ; à partir du moment où il l'a même, dans les premiers temps, vivement incitée une ou deux fois à lire tel ou tel billet ; à partir de cet instant, Swâmi Petaramesh est tranquille : Mâ Anandaramesh ne lira jamais son blog. Ca fait partie de l'univers de Swâmi Petaramesh, donc ça ne fait pas partie de l'univers de Mâ Anandaramesh. C'est tout. Aussi simple que ça. Elle ne lira pas. Surtout si j'y parle de moi. Surtout si ça fait partie de moi. Elle restera à douze mètres.
Et si, un jour, de surprenante manière, elle se décidait à lire tout de même ? Eh bien, Swâmi Petaramesh ne s'en plaindrait pas.

Quel drôle de monde, vraiment. Quelle drôle de condition que la condition humaine...

Je conclurai cet articlounet en laissant la parole à la sagesse de Ko, toujours aussi limpide :

Il faut être joueur, pour qu'un couple soit heureux longtemps, je crois. Joueur, mais pas trop. Joueur, mais bienveillant. Tout un équilibre difficile à travailler, très exigeant...

Et vous, comment donc bloguez vous ? Où rangez-vous votre con joint ?

Notes

[1] Y'en a, si, j'ai vu une émission à la télé...

[2] Sînziana, comment pourrai-je jamais te faire part de l'étendue de ma plus totale admiration sidérée ?