Vers l'âge de 10 ans, le pneumologue-allergoloque qui m'examina pour ce méchant rhume des foins annuel me dit Mon p'tit, toi, avec les bronches que t'as, t'as vraiment pas intérêt à fumer plus tard....

A 14 ans, je fumais des Camel filtre. Le plus souvent. Sinon à l'occasion, n'importe quoi pour épater les filles, surtout des trucs classieux avec le paquet qui brille, Dunhil, Rothman's ou JPS, le tout en paquet format International Jet Set de mes Couilles. Des fois, même, un infâme barreau de chaise, mais ça m'a vite passé, y'a quand même des limites.

A 15 ans, je fumais des Player's Navy Cut, blondes sans filtre archi fortes qui détartrent et nécessitent un gosier étamé. Avec le marin sur le paquet et la bouée en relief. Histoire de faire vachement mâle avec des trucs à quoi pas grand-monde d'autre qu'une paire de potes et moi n'osait s'attaquer. Nécessairement allumées au Zippo, le kérosène de ce dernier ajoutant un peu de parfum. Et tellement classe, si, si. Quand je n'en trouvais pas, je fumais des Craven cork-tipped, tabac blond de Virginie, sans filtre également, moins fort mais plus dégueu. J'en fumais un paquet par jour et je collectionnais les paquets vides, dont j'avais un sacré cubage, ce qui rendait mon père dingue (et me donnait donc une excellente raison de continuer).

Vers 19 ans, assagi, je passai aux Camel sans filtre, puis, rapidement, aux Camel filtre. Les Player's arrachaient vraiment trop à la longue, me faisaient index et médius carrément jaune-marron (ce qui ne plaisait pas spécialement aux filles), mais surtout, j'avais entre-temps découvert qu'on pouvait se rouler soi-même des cigarettes coniques aux additifs naturels, et le faire à base de tabac de Player's aurait été carrément infumable. Avec de la Camel filtre, là, ça le faisait bien. Un paquet par jour environ, plus une proportion variable mais élevée de cigarettes coniques aux additifs naturels, roulées à la main sous les aisselles ;-)

A 21 ans, bref passage à l'armée, juste le temps de fumer des troupes infâmes, et sinon de me les rouler systématiquement, vu qu'à l'armée, le seul moyen de ne pas se faire taper des clopes au rythme de 2 paquets par jour, c'est de se les rouler, et t'es plus emmerdé.
- T'as pas une clope ?
- Non, j'me les roule, j'ai qu'un fond d'tabac. T'en veux ?
- Non, s'pas la peine, merci.
...et voilà la blague faite. Des fois, tu tombes quand même sur un qui veut s'en rouler une avec ton tabac, mais c'est rare, très rare.
Je ne sais plus ce que je fumais comme tabac, mais c'était dégueulasse. Heureusement que ça n'a duré que deux mois et demi.

A 22 ans, j'arrêtai d'un seul coup les cigarettes aux additifs naturels parce qu'elles ne me réussissaient plus du tout, mais alors, plus du tout.

Quelque part par là, de plus en plus sage et marre d'avoir mal à la gorge, je passai carrément aux Camel Mild, de vrais trucs de tapette, ça, ma brave dame, franchement, après les Player's sans filtre.
Sauf que fatalement, j'en fumais plus. 2 paquets par jour en moyenne.

Je passai pour une paire d'années aux Muratti Ambassador, histoire de toujours me démarquer comme un gland en fumant du pas-comme-tout-le-monde, mais je finis par en avoir marre, à force de tomber régulièrement dans chaque paquet sur une ou deux cigarettes ayant à la fois un goût et une odeur de rat crevé, et aux prix où sont les clopes, tu paies pas pour fumer du rat crevé, hein...
Je repassai aux Rothman's. Bleues ou rouges ? Je ne sais plus, j'a du fumer les deux, mais je ne sais plus dans quel ordre. De toute manière, elles n'étaient pas très bonnes. Alors, après un bref passage par les Benson & Hedges encore pires pour avoir mal à la gorge, je finis par revenir aux Camel Mild.

Vers 26-27 ans, je commençai à me poser la question, sinon d'arrêter, du moins de réduire, compte tenu de ma consommation Gainsbourgienne et de l'état permanent de mon gosier et de mes narines, et de la facilité déconcertante avec laquelle "j'attrapais la crève" au moindre courant d'air.

Déjà complètement accro depuis plus de 10 ans, avec pour devise quelque chose comme "je suis éveillé donc je fume", je fume partout, je fume au lit, je fume aux chiottes, je fume dans la baignoire, je fume au bureau, si je ne fume pas c'est que je dors ou que je me suis fait piéger et que je suis en train de courir au tabac.

Courir au tabac ? C'est à ça que tu reconnais le fumeur comme moi. Celui qui est capable de sortir pour trouver un tabac à 3 heures du matin même s'il lui faut faire le tour de la ville ou 40 kilomètres, et pas seulement s'il n'a plus de clopes, mais simplement s'il pense qu'il risque peut-être de tomber à court. Le cas grave, quoi.

Je tentai donc d'arrêter. Faut croire que je manquais de conviction, je ne tins jamais plus de 2 heures d'angoisse crispée.

Je tentai donc de réduire.

  • Première tentative : En faisant pendant quelque temps le relevé et le graphe sur ordinateur (Sous DOS + FrameWork II à l'époque...) de ma consommation quotidienne. Ca ne donna rien, sauf que c'était déprimant.
  • Deuxième tentative : En mettant systématiquement un chrono sur ma montre : Et tu ne rallumes pas la prochaine avant qu'une demi-heure ait passé. Ouais. Sauf que je ne pensais jamais à regarder le chrono avant d'allumer une clope, puisque j'étais capable d'allumer une clope de manière totalement réflexe et inconsciente... Au point qu'il me soit arrivé, à deux ou trois reprises dans mon existence, dans des situations d'exceptionnelle concentration ou d'exceptionnelle préoccupation, de me trouver, du genre, en train d'extraire une cigarette du paquet pour l'allumer alors que j'en avais déjà une au bec et deux qui fumaient dans le cendrier... Bon, à ce point-là, ça m'est arrivé une seule fois, certes, sinon j'aurais été mûr pour l'asile.
  • Troisième tentative, puisque le chrono ne marchait pas, je décidai de me fixer chaque jour mon "quota de clopes pour la journée", visant à réduire progressivement, de ne prendre que cette quantité exacte de cigarettes sur moi pour la journée, et puis c'est tout. Sauf que tiens ! Déjà, tu passes pour un radin, parce qu'avec juste pile-poil ta dose à toi, plus question d'offrir une cigarette à quiconque au bureau ! Et puis, de toute manière, ça ne marche pas. Parce qu'à chaque fois que je me suis retrouvé avec le paquet vide à 15h30, eh bien, que croyez-vous que je fis, à part faire basket en direction du tabac du coin ?
  • Quatrième tentative, là, je crus tenir la solution miracle ! Je trouvai dans un magasin de gadgets une boîte à cigarettes équipée d'un minuteur électronique qui n'en permettait l'ouverture que toutes les "n" minutes, et le réglage de "n" ne pouvant aller que s'accroissant progressivement. J'achetai donc la chose, histoire que mes collègues de bureau se foutent bien de moi. Sauf que ce machin là me stressait terriblement, et que je passais du coup mon temps l'oeil sur le minuteur pour guetter l'instant précis où j'aurais enfin de droit d'ouvrir la boîte, et surtout pas laisser passer plus de temps (sinon ça décalera la clope suivante d'autant). Truc de ouf, quoi. Bientôt, en regardant comme fonctionnait le mécanisme, je découvris qu'il suffisait de donner à la boîte un petit coup sec dans une direction donnée pour déverrouiller subtilement le mécanisme. je me retrouvai alors avec une boîte-verrouillée dont je contournais le verrou en permanence. Quel con ! Ca me fit tellement râler qu'un beau soir je passai la boîte sous la roue avant gauche de ma bagnole, bien fait pour elle.

J'avais perdu, et établi ma certitude sur le point de savoir que j'étais incapable de réduire ou de contrôler ma consommation de cigarettes.

Donc, ce serait l'arrêt complet, ou rien.

Sauf qu'en matière d'arrêt complet, mon record absolu restait de l'ordre de deux heures. Grrrrrmrmrmlmlmlmll...

A ce stade, après avoir lu diverses méthodes Machinchouette pour s'arrêter-de-fumer, je fis un test pour déterminer quels étaient les éléments qui m'accrochaient ainsi à la cigarette. je découvris que :

  • Dépendance physiologique + + + + +
  • Dépendance psychologique + + + + +
  • Habitude et automatisme + + + + +
  • Amour de la cigarette + + + + +

...Bref que j'étais le pire cas que l'on puisse imaginer pour s'arrêter de fumer, un véritable esclave de la clope, une pauvre chose sans âme et sans volonté face à ma Déesse à bout filtre.

Salope de déesse. Parce qu'à partir du moment où je découvris pleinement l'étendue de mon impuissance et de ma lâche veulerie face à elle, je me mis à la haïr, cette salope de clope, autant que je me haïssais moi-même d'en être ainsi l'esclave.

Faute de pouvoir faire autre chose que choisir la marque de mes tiges, je me mis, et restai des années, aux Philip Morris bleues, du foin-pas-fort, mais comme j'avais fini par remarquer que, quoi que je fume, après une période d'adaptation vers le haut ou le bas, je finissais toujours par me stabiliser entre 1 paquet 1/2 et 2 paquets... Alors autant fumer du light. Si c'est pas vraiment mieux, ça doit pas être pire.

Et les années passèrent.

Et mes tentatives d'arrêt systématiquement échouèrent.

Il y a 3 ou 4 ans, un miracle : Arrêté aux patches[1], je tins trois mois sans une clope. Dont le dernier mois sans patches. Mais une bonne engueulade conjugale fut un soir l'occasion sur laquelle se jeta mon petit démon intérieur pour foutre le camp boire une bière, et acheter au serveur un paquet de Marlboro lights. Marlboro lights auxquelles je suis resté depuis.

Et qui continuent de nuire gravement à ma santé.

Forcé d'arrêter une semaine il y a deux ans et demi, pour une petite opération chirurgicale. Aucune clope pendant 10 jours, sinon je vous garantis la nécrose ! Et pas de patches non plus ! avait dit le chirurgien. Argument de poids. Je tins une semaine en serrant les dents, dans le gaz, puis je me dis "Merde ! C'est cicatrisé maintenant !" et me précipitai au tabac.

De toute manière, le cerveau du bonhomme marche à la nicotine, triste réalité. Apas nicotine, apas neurone.

Mais pourtant, faut pas croire, le bonhomme s'est amélioré au fil des années, et a perdu bien des défauts. Depuis longtemps, il ne fume plus dans la maison, et va à n'importe quelle heure et par n'importe quel temps se geler les c... sur le balcon pour fumer sa clope. Seule exception arrachée dans la négociation : le soir, quand les enfants sont couchés, dans le salon, porte fermée et fenêtre ouverte, quelques cigarettes sont tolérées. Sinon la fumer sur le balcon, pas le pied. On n'en profite pas, on la fume à tout berzingue, on se fait mal à la langue à force de toujours pomper trop vite...

Mais le bonhomme a beau s'être drôlement civilisé, respecter les bureaux non-fumeurs, les wagons non-fumeurs, les avions non-fumeurs, les zones non-fumeurs et passer de plus en plus de temps à aller se geler les couilles dehors, où qu'on soit, et en toutes circonstances, la santé du bonhomme, après toutes ces années, elle, ne s'est pas améliorée.

La première chose que fait le bonhomme le matin ? Il tousse. Puis il sort se geler les couilles sur le balcon avec une cigarette. La dernière chose que fait le bonhomme le soir ? Il tousse. Juste après être rentré de se geler les couilles sur le balcon avec une cigarette. Une des choses que le bonhomme fait le plus souvent dans la journée ? Tousser. Theueuh-Theuh-Rhhheuh-Theuhh !! Ca, et puis allumer une clope, aussi.

Ca fait bien des années maintenant que tousser est une seconde nature, et que ce grand lâche de Swâmi Petaramesh fait semblant de se persuader qu'avoir la bronchite tout le temps n'est pas du tout synonyme d'avoir une bronchite chronique.
Et que le con de radiologue qui a inscrit ça sur une radio il y a un an et demi est vraiment un gros con, puisque c'est la première et unique fois qu'il me voyait, comment peut-il savoir, ce con, si c'est chronique ?

Il est assez clair que si ce n'est pas moi qui arrête la cigarette, c'est la cigarette qui ne va pas tarder à m'arrêter. Mon état de santé est de plus en plus minable. Franchement, je ne suis pas loin de me considérer comme l'ombre d'une loque.

Cette vieille maîtresse pourrie qu'est la clope, je crois qu'il est temps que je me décide à la plaquer pour de bon.

Hier soir j'arrivais à la fin de mon paquet. Je me suis dit "Merde ! Ce soir, il va falloir que je ressorte en fin de soirée acheter des clopes..." Puis j'ai finalement décidé in-extremis de ne pas y aller. J'ai fumé la dernière du paquet un peu après minuit.

Ce matin réveil sans clope. Réveil sans neurone aussi, la machine n'embraye pas.

Emmené les gosses à l'école, la tête salement dans le cul. Mais j'ai résisté en passant devant le tabac ensuite, je n'y suis pas entré.

Passé la journée avec des douleurs dans les membres, comme des contractures, ou des crispations, et psychologiquement je me sens à la fois complètement endormi, ET en même temps énervé, un énervement "physique". Pas branché, pas là, aux abonnés absents, mais énervé. Une partie du corps et de la tête prêts à partir en courant en 4ème vitesse jusqu'au tabac du coin. La journée est clairement clairement difficile : Il m'en a fallu une bonne moitié juste pour écrire ce billet, à la vitesse d'un escargot dépressif.

Je m'ennuyais sans doute ces derniers jours, je ne savais pas quoi trouver pour m'amuser. S'arrêter de fumer, juste comme ça, quelle amusante idée !

Mais je me demande bien ce qui va en sortir. D'avance, j'aurais tendance à penser : Va ! Encore raté !

Notes

[1] Saloperies, ces trucs...