Après une semaine non-duelle en haut de la Montagne de ma Sorcière, là où Internet peine à arriver[1] et où nul ne songerait à allumer la télé, et après quelques heures de satsang en compagnie d'un confrère Guru, de retour à la "civilisation", à l'urbanitude en tout cas, peu après m'être reconnecté au goulot du robinet à infos, l'évidence me saute soudain à la figure : je tête là au biberon un produit toxique.
D'un coup comme ça, remettre la tête sous cette douche éminemment anxiogène de pur jus de mauvaises nouvelles, à quoi cela peut-il bien servir, sauf justement à générer l'anxiété, voire à long terme la dépression ?
Quoi, la moitié de la France inondée sous la tempête, "et moi et moi et moi" bien peinard en haut de la Montagne un brin d'herbe entre les dents qui n'en souffrais même pas ? Quoi, encore un tremblement de terre, au Chili semble-t-il, et moi qui peinardos regardais les étoiles peinardosses sans avoir entendu l'appel à l'universelle compassion lancé par le radiotélémuezzin ? Les dernières bassesses et vilenies de notre gouvernement, les derniers chiffres trafiqués, et je ne savais rien dites ! Et, ne savant rien, je n'en souffrais même pas !
Piting, en ouvrant en grand le robinet à mauvaises nouvelles - celui qui ne parle jamais des trains qui arrivent à l'heure - limite mon premier réflexe a-t-il été de culpabiliser ! Quoi, toutes ces merdes sans moi ? Tout ça sans que j'en souffre, sans que j'en compassionne, sans que, même, je ne m'en foute puisque ne le sachant pas ?
Tout ça pendant que je savourais la compagnie de gens que j'aime, que je prenais tranquillement mon souffle, que je philosophais un peu, mais pas trop, pépère, que je faisais l'amour à la femme que j'aime, que je faisais le con à moto ?
Et tu te rends compte que pendant ce temps-là, tu as raté tout un épisode de L'Univers s'écroule et c'est la merde !
et que tu as manqué à ton Devoir, n'étant pas Informé, tu n'as ni souffert ni compassionné ni redouté, bref tu t'es fait porter aux abonnés absents, tu as déserté, quoi.
En culpabiliser est donc le premier réflexe, paf, automatique. Quasi.
Et puis d'un coup la réalisation se fait. Mais putain pourquoi devrais-je être affecté, malheureux, compassionné par toutes les merdes qui se produisent dans le monde à chaque instant sans m'affecter directement mais qu'on me sert sur un plateau à longueur d'ondes de tous calibres, alors que jamais on ne m'invite à me réjouir de ce qui, si ça se trouve, se passe bien ?
Est-ce que ça les aide en quoi que ce soit, tous ceux qui souffrent dans la merde, que je regarde leurs larmes sur mon écran depuis mon canapé, qu'éventuellement j'en souffre consciemment aussi, mais que j'en sois de toute manière inévitablement affecté ? Ça les avance à quelque chose ? Quel est le bilan de cette ingestion d'images et de sons ?
Je devrais être malheureux pour ce tremblement de terre du Chili, inquiet de ces chiffres du chômage et de l'effet de serre, révolté contre ces fils de putes[2] sans foi ni loi qui nous gouvernent, juste parce que j'en serais informé, et rester informé, ma foi, c'est un peu mon devoir, non ?
Sauf que ceux qui m'informent ne m'invitent jamais à me réjouir parce qu'un couple, à Düsseldorf hier soir, a bien joui, mais alors vraiment très bien, ou parce que n'importe quel bonheur inattendu s'est produit dans le monde. Ou parce qu'un train est arrivé à l'heure. Ou parce qu'un flic a renoncé à verbaliser un RMIste ou à embarquer un sans-papiers.
Alors finalement, qu'est-ce que cette "information" sinon une gigantesque, toxique, indigeste poire d'angoisse ?
Entre la manipulation délibérée "dans l'intérêt des copains du patron", la rediffusion servile de communiqués de presse de pure propagande, et le robinet à malheurs que jamais on ne ferme, qu'est-ce que cette putain d'information sinon une saloperie de produit toxique ?
Et pourquoi je devrais avaler ça moi, hmmm, à m'en rendre malade ?
À quoi cela peut-il bien servir ? À dégainer de temps à autre le chéquier dans le grand élan de solidarité programmée et orientée, payez là, là on vous dit, ailleurs on ne vous en parle pas n'est-ce pas... Et le reste du temps craignez ! Craignez la crise, ayez peur du chômage, redoutez les terroristes barbus, flippez face aux radars, craignez, redoutez, flippez, ayez peur, je manque de synonymes pour le verbe craindre mais je pourrais en dérouler comme ça à l'infini.
Et ça sert à quoi tout ça ? Toute cette énorme information ? Ça sert à quelque chose ? Ça fait réfléchir ? Ça m'apprend vraiment des choses ? Bien sûr que non !
Ça me permet d'agir utilement ? Encore moins. L'accumulation ad inifinitum, ad nauseam des sujets d'inquiétude, de crainte, de révolte, de souffrance... Quand on n'y peut foutre rien, quand on est cerné de toutes parts, ne peut en aucun cas aboutir à la réflexion, à la révolte, à l'action.
Seulement à une totale désorientation, à la dépression, donc à l'inhibition de toute action. Donc à la soumission, de plus en plus apeurée, donc aveugle et absolue, à l'appel aux hommes providentiels qui vont nous sauver de tout ça.
Mais je n'ai plus envie de craindre.
Et le pire c'est que mêmes nos potes les trop rares journalistes honnêtes (et fauchés) qui attirent notre attention sur les innombrables et véritables sujets de révolte et de colère, ne font hélas qu'en rajouter encore sur le tas de nos frustrations, de nos humiliations, de nos impuissances. Et donc participent du phénomène, mettent la cerise tout en haut du putain de gâteau.
Après un bon sevrage, se reconnecter à ce biberon-là provoque un réflexe salvateur : celui du haut-le-coeur, de la nausée. Non les gars, vous êtes gentils, je ne veux plus boire votre jus de catastrophe en tube, il me rend malade, il me fait gerber.
Je me rends compte que quand j'en suis privé, je vais vachement mieux. Je ne vais pas mal du tout, en fait, Je vais bien, même. Très bien, si vous saviez...
Et je suis libre de penser, de ressentir, de porter mon regard sur les choses réelles qui m'entourent, les belles, aussi, pas seulement sur les catastrophes lointaines, ou moins lointaines, ou attendues, prophétisées, extrapolées ou expertisées qui nous attendent.
Alors ne m'en veuillez pas, je crois que je vais garder le robinet fermé, cesser de m'intoxiquer. Je trouverai bien toujours un pote pour me passer un coup de fil, m'envoyer un mail ou toquer à ma porte dès fois qu'il se passe quelque chose à quoi je puisse quelque chose, quelque chose à quoi je puisse être utile, des fois que j'en aie l'envie et la possibilité.
En attendant cesser de laisser les médias orienter mon esprit, désorganiser ma pensée et polluer mes affects.
Quelle que soit l'action à accomplir, je l'accomplirai toujours plus efficacement si je suis heureux et libre, détendu, calme, que mentalement intoxiqué, désorienté et apeuré.
Soyez sympa : continuez sans moi. Mais vous pouvez arrêter, aussi. Si vous voulez.